Latiff Mohidin - Agave 2 - 1963

   12 Mars 1946 .
   La guerre était finie depuis un moment déjà. Les gens vaquaient de nouveau à leurs occupations, sans pour autant oublier les atrocités récentes, malheureusement. J'étais encore jeune. Je venais d'avoir treize ans, à vrai dire. Et je n'étais vraiment qu'un sale gosse. Faire un schéma de ma journée typique était très simple: se lever; tirer des oiseaux avec mon lance-pierre; casser les noix d'un maximum d'adultes; râler; beaucoup râler; faire des blagues stupides avec mes copains; dormir.

   Bref, pour les vacances de Carnaval, comme chaque année, je logeais chez mes grands-parents dans une ferme à la campagne. Du coup, étant seul et coupé de tout, je m'ennuyais. Heureusement, ma grand-mère Christelle était là pour m'occuper. Grand-mère Christelle était bien la seule adulte que je ne détestais pas. Chaque jour, après le diner, elle me racontait des histoires du temps de la guerre. Pas celle dont on venait de sortir, non. De la première. Et c'était passionnant. Elle avait une façon de parler qui vous laissait pendu à ses lèvres des heures durant, sans même se rendre compte du temps qui passe. Je l'aimais beaucoup, ma grand-mère.

   Mais un matin, Grand-père m'a semblé triste. Sauf que je n'y ai pas vraiment prêté attention. Un vieux, ça pense à la mort et ça déprime toujours. J'avais attrapé mon 6e pigeon quand Grand-père est venu me trouver dans le verger. Et là, j'ai compris que quelque chose clochait.
-"Grand-père, où est Grand-mère ?"
Les yeux imbibés de larmes, il ne m'a pas répondu tout de suite, et m'a tendu une graine dans sa main.
-"Qu'est-ce?"
-"Tu aimais les histoires de ta Grand-mère, n'est-ce pas?" dit-il "Et bien maintenant, il est temps que tu en écrives toi-même."
J'aurais bien aimé railler la stupidité de cette idée de planter une graine pour écrire une histoire, mais c'était comme si quelque chose de mystique m'en empêchait. Alors, sans mot dire, j'ai pris la graine et je l'ai plantée dans le terreau frais du verger, juste à coté d'un mur de la bâtisse. Puis nous sommes retournés en silence à la ferme, une ferme où l'absence de Grand-mère pesait.

   29 Juin 2013
   Retour au présent. Tous ces souvenirs me sont revenus en une demi-seconde. Je regarde la grande vigne qui a fini par recouvrir la totalité de la vieille maison. Je baigne dans un état de douce nostalgie, quand une question me passe par l'esprit : "Ai-je des histoires à raconter? ". Je pense à mes 83 années d'existence. A mes amours, mes nombreux amours, mes nombreux râteaux aussi, à mes aventures, foireuses comme fructueuses, à mon travail qui m'a longtemps passionné, à tous ces moments que j'ai passé à aider les gens, à la façon dont j'ai grandi, à tous ces sourires échangés, à tous ces proches perdus, mais surtout à toutes ces personnes incroyables rencontrées. Je pense à tout ça en même temps encore lorsqu'une voix féminine m'appelle.
-" Chéri! Dépêche-toi, c'est l'heure de rentrer!"
Je retire lentement mon regard du spectacle époustouflant qu'offre la vigne grimpante déployant ses larges feuilles sur toute la façade de la maison, et je marche tranquillement à ma voiture où m'attendent ma femme et mon petit-fils, scotché à son téléphone.
Oui, j'ai des histoires à raconter. Mais plus important encore, j'ai compris qu'il était vain de dire qu'une histoire est finie alors qu'on peut simplement considérer que ce sont les souvenirs qui reviennent.

SCHRAVERUS Elisabeth


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